Directeur spirituel d’un mouvement mondial* de méditation, le moine bénédictin Laurence Freeman témoignera de son expérience méditative, le 17 mai 2018 à 20h15 à Saint-Laurent à Lausanne. Interview.

 

Le père Laurence Freeman: «Méditer, ce n’est pas seulement cérébral.» (DR)

Vous enseignez la méditation car vous observez que les gens ont besoin d’apprendre à méditer?

Laurence Freeman: Il y a une grande soif de dimension spirituelle dans notre monde. Je trouve important que chacun puisse vivre cette expérience intérieure qui est au fondement de toute religion. Beaucoup de gens rejettent la religion institutionnelle par méfiance. Mais sans l’expérience personnelle de la transcendance, nous perdons une qualité de notre humanité. C’est pourquoi nous enseignons la méditation. Si nous, chrétiens, avons le don de cette profondeur à partager, alors nous devons le faire.

 

Vous utilisez le terme méditation plutôt que prière. Pourquoi?

Méditation est un terme très ancien de la tradition chrétienne. Nous nous inspirons de la pratique des premiers moines chrétiens, les Pères du Désert. Pour eux, méditer ce n’est pas seulement cérébral, mais une prière du cœur. Elle nous fait entrer dans des niveaux plus profonds de la réalité divine en nous. La tradition chrétienne connaît diverses sortes de prières, comme la prière liturgique, la louange, l’intercession… Mais il ne faut pas oublier une forme enseignée par Jésus: la prière contemplative. C’est un don, une joie simple, une participation à la présence divine. La méditation est un moyen de nous préparer à recevoir ce don. Il s’agit de descendre dans le cœur, faire taire nos mots, s’apaiser, demeurer dans l’attention au Royaume de Dieu en restant dans le moment présent, sans penser aux problèmes d’hier et de demain.

 

Pour cela, vous encouragez la répétition d’un mot, à la manière d’un mantra: «Maranatha!» («Viens, Seigneur, viens!»). Cela fait-il partie de la tradition chrétienne?

Les chrétiens peuvent être surpris qu’on parle de «mantra». C’est un terme sanscrit qui s’est complètement intégré dans nos langues occidentales. L’Eglise primitive utilisait le mot latin «formula», qui signifie formule. La tradition orthodoxe parle de prière «monologique», répétition continuelle d’un mot sacré. J’utilise le mot universel «mantra» pour désigner une pratique de la tradition chrétienne.

 

A part le mantra, vous préconisez le silence, l’immobilité et la simplicité. Que se passe-t-il ensuite?

Cela semble simple de répéter un mot, mais en fait ce n’est pas facile. La première fois, vous allez découvrir combien votre esprit est distrait, agité et confus. Vous serez surpris de votre faible capacité à rester attentif. Cette prise de conscience est le début du chemin. Car la conscience de soi est la base pour connaître Dieu. Puis avec la pratique régulière, votre esprit devient de plus en plus stable. Il est plus facile de se concentrer et de recevoir le don de la présence du Christ dans votre cœur. Car la prière n’est pas seulement notre propre prière, mais notre entrée dans la prière de Jésus, notre participation à l’unité de son amour. Alors, enfin, nous pouvons observer qu’une autre dimension s’ouvre, non seulement lorsque nous méditons, mais aussi dans nos relations. C’est la dimension d’aimer l’autre, le commandement de Jésus. Nous découvrons les fruits de l’Esprit – l’amour, la joie, la paix… C’est une nouvelle relation au monde.

 

«Notre être a une source» 

 

L’idée que cela va nous changer peut-elle aussi faire peur?

Laurence Freeman: Oui. Un médecin m’a dit un jour qu’il avait arrêté la méditation, car il prenait conscience qu’il avait plus de compassion pour ses patients, trop à ses yeux. Je lui ai répondu que je comprenais, car le cœur devient plus ouvert. Nous devenons plus empathique, mais cela n’exclut pas d’avoir la bonne distance – la distance professionnelle dans le cas du médecin. En fait, certaines personnes sentent qu’un changement a commencé en elles, mais elles ne comprennent pas encore la signification de ce changement. Une femme confiait un jour à John Main (le fondateur de la Communauté mondiale pour la méditation chrétienne, ndlr): «Je ne sais pas comment l’exprimer, mais c’est comme si je tombais amoureuse.» C’est exactement ça: elle est tombée amoureuse de Dieu.

 

Certains enseignent la méditation dans un but de bien-être. Ce n’est pas le seul but selon vous?

La société met beaucoup l’accent sur les bienfaits mesurables de la méditation sur la santé physique et psychique – amélioration du système immunitaire, diminution du stress et des anxiétés, etc. Ces bienfaits sont réels. Ils sont l’expression visible des fruits de l’Esprit. En fait, c’est une question de niveau. Car en réduisant le stress, nous sommes prêts à une exploration plus profonde de notre signification. Il est important de mettre l’accent sur cette expérience, directe et personnelle, de l’être de Dieu et de notre être personnel. Mais nous avons aussi besoin de découvrir la signification de cette expérience. Quand nous faisons l’expérience de la joie, nous voulons comprendre ce qu’elle signifie: qu’est-ce que cet amour que je sens maintenant?

 

Et la compréhension de cet amour, c’est tout un chemin…

Il arrive que certaines personnes, la première fois qu’elles méditent, tombent directement dans le Royaume pour quelques instants. Elles sont surprises de cette expérience singulière. Mais après cela, il faut continuer à pratiquer jour après jour. Je pourrais résumer ainsi ce qui se passe dans la méditation: première étape, nous disons le mantra avec beaucoup de distraction; c’est la découverte de notre état actuel confus. Deuxième étape, nous commençons à faire résonner le mot avec moins d’efforts et plus d’attention; nous découvrons notre capacité à l’immobilité, à la paix, donc à une dimension plus profonde. Troisième étape, nous commençons à écouter le mot; nous découvrons que notre être a une source. Notre attention s’élève, de nous-même vers Dieu. C’est en cela que Jésus a dit que si nous voulons le suivre, nous devons renoncer à nous-mêmes. Dans la grâce de Dieu, nous pouvons y être amenés, mais ce chemin, nous ne pouvons pas l’anticiper. Une maxime des Pères du Désert dit: «Le moine qui sait qu’il prie ne prie pas vraiment, tandis que le moine qui ne sait pas qu’il prie est vraiment en train de prier.»

 

«L’important est de commencer»

 

Quel rythme conseilleriez-vous à quelqu’un qui débute dans la méditation?

Laurence Freeman: Nous sommes tous différents. Récemment dans un groupe de méditation, j’ai rencontré un marine américain très discipliné. J’ai enseigné que la visée était de méditer deux fois par jour entre 20 et 30 minutes, le matin et le soir. Il a accepté ce défi comme un soldat et l’a atteint facilement. Mais la plupart des gens sont moins disciplinés. Beaucoup commencent en choisissant un moment de méditation, matin ou soir. Parfois juste 10 minutes. Puis avec le temps, ils observent qu’il y a un changement et ils augmentent leur pratique. L’important est de commencer et de ne pas évaluer le résultat selon nos critères de succès. Ce n’est pas comme un apprentissage ordinaire. Dans la prière, seule la foi est importante, pas le résultat. Si nous l’abordons avec cette attitude, nous apprenons plus vite et nous découvrons la vraie signification de la prière.

 

Et si l’agenda est trop chargé pour méditer?

Au début, vous croyez que vous n’avez pas le temps de méditer. Mais ensuite, vous découvrez que vous avez plus de temps. Car vous abordez toutes les activités d’un point de vue plus calme et concentré. Nous nous sentons souvent stressés, mais il nous arrive de perdre du temps dans des activités inutiles ou qui ne nous satisfont pas.

 

La prière en groupe peut-elle aussi aider?

Absolument, il est aussi très précieux de méditer avec les autres. Jésus disait: «Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux.» Il y a une dimension très forte de la présence quand nous méditons ensemble. Et c’est aussi un encouragement humain pour persévérer. C’est pourquoi nous avons des groupes de pratique hebdomadaire, aussi en Suisse. Vous faites alors une découverte importante: la méditation en silence crée et enrichit profondément la communauté.

// Propos recueillis par G.D. (article paru dans Réformés n° 16 – mai 2018)


Informations pratiques

  • Conférence du père Laurence Freeman: «Esprit et liberté», que signifie la spiritualité dans notre siècle? Jeudi 17 mai 2018 à 20h15 à l’église Saint-Laurent à Lausanne (pl. Saint-Laurent). Entrée libre, chapeau.
  • *Mouvement: Fondée par le moine bénédictin John Main, la «Communauté mondiale pour la méditation chrétienne» (CMMC) compte 2500 groupes dans le monde. Rencontres à Lausanne: le mardi, 12h30 à l’église Saint Laurent (pl. Saint Laurent) et le jeudi à 20h à l’église Saint-Etienne (route d’Oron 10). Contact: 078 830 32 98, catherine@wccm.org. Plus d’info: www.wccm.ch